Le voleur de larmes

 Chapitre I

Les premières lueurs de l’aube commençaient à filtrer à travers les épais rideaux de brocart. La vaste chambre était baignée d’une lumière indigo et Baldassario écoutait religieusement la respiration lente et régulière d’Altagracia encore profondément assoupie à ses côtés.


Il se leva en prenant soin de ne pas troubler la symphonie de Morphée qui gonflait avec régularité la poitrine de la jeune femme. Debout à côté du lit, il contempla un instant les courbes fuselées du corps entièrement dévêtu et offert avant de le couvrir d’un pudique drap de satin immaculé.

Habillé d’un simple pantalon de lin il descendit l’escalier de marbre et traversa le hall principal qui regorgeait de tableaux, de sculptures et d’objets d’arts les plus hétéroclites. Il connaissait chacun de ces objets comme on connait un ami de longue date. Pour lui ils étaient vivants et riches d’histoires centenaires et parfois millénaires. Convoités, exposés, volés, perdus, oubliés, ils avaient traversé le temps et chaque patine était la page d’un roman. Il y avait bien sûr l’histoire officiellement connue, mais Baldassario vibrait secrètement en se remémorant l’histoire personnelle dont il avait marqué chacune de ses œuvres d’art qui seraient à jamais unique pour lui. Il établissait un langage muet avec elles, une complicité qu’aucun être humain ne pouvait lui apporter.

Collectionner les œuvres d’art était sa passion et son métier à la face du monde. La manière très particulière qu’il utilisait pour obtenir les plus belles pièces était un secret partagé seulement par un cercle très restreint d’individus.

Baldassario s’installa sur la terrasse de sa villa du 16ième siècle qui ressemblait plus à une place forte moyenâgeuse qu’à un palais de la Renaissance. Perchée sur une des collines entourant la Cité Etat de Florence, la villa dominait un océan de vignes et d’oliviers parsemé de cyprès majestueux.

Ce paysage de Toscane au levé du jour était pour lui un des plus beaux spectacles au monde. Une œuvre d’art vivante et parfaite. La nature accomplissant le miracle immuable de la simplicité de la vie.

Guettant l’apparition du soleil au dessus des oliviers, Baldassario était partagé entre le désir de jouir solitairement de ce moment de grâce et l’envie de le savourer à travers le regard d’Altagracia.

L’ombre féline qui le frôla avant de se planter devant lui, mit fin à son tourment. Elle resta un moment parfaitement immobile se laissant pénétrer des premiers rayons de l’astre de feu, le drap de satin noué en toge sur son torse. Puis très lentement, comme bercée par les vibrations de l’atmosphère reprenant vie après la nuit, elle commença à se balancer sur place tout en dénouant le drap pour finir par le brandir à bout de bras tel une offrande au dieu soleil. Altagracia libérée des entraves de l’étoffe, laissa alors ses membres s’exprimer sous la caresse de la chaleur du jour naissant en une danse primitive et pure en parfaite harmonie avec le moment, sublimant l’instant.  

Baldassario fut alors submergé par la vague douce-amère du plaisir  douloureux de se sentir vivant. Il aimait Altagracia comme on aime un animal sauvage. On l’aime pour ce qu’il est, libre, indompté, allant et venant sans contraintes, avec le regard brillant des fauves ne connaissant ni le doute, ni la peur, vénérant la vie car connaissant son véritable prix.

L’aimer pour soi, l’enfermer dans une relation bourgeoise, finirait par éteindre son regard et tuer l’amour lui-même. Baldassario aimait Altagracia du seul amour possible pour lui. Il possédait les objets plus rares, mais il ne posséderait jamais cette femme.

Il vivait avec elle des moments intenses comme ce matin, puis elle repartait comme elle arrivait, sans prévenir, sans un mot.
Au bout de quelques jours loin de chez elle Altagracia semblait s’étioler. Elle avait développé un rapport symbiotique avec sa terre Andalouse. Elle éprouvait le besoin vital de vivre son Flamenco entourée des siens et de leur offrir sans retenu le meilleur de son talent comme, avant elle, des générations de femmes de sa famille.

Achevant son ode gestuelle en faisant face à Baldassario elle plongea son regard dans le sien comme pour sonder les recoins les plus obscurs de son âme. Son inquisition fut stoppée par le mur de tendresse et d’admiration que la lueur dans les yeux de son amant érigeait en une barrière infranchissable.   

Désarmée par ce témoignage d’affection silencieux, elle franchit les derniers mètres la séparant de Baldassario, pressa son corps contre le sien et posa ses lèvres sur les siennes. Il serra la femme nue dans ses bras, lui rendit son baiser puis murmura un humble « Merci » à son oreille.

Il sentit alors les larmes d’Altagracia couler le long de sa joue et ne pu s’empêcher de penser à la valeur marchande du précieux liquide. Mais il chassa immédiatement cette idée qui venait gâcher la magie de leur union.

Altagracia perçu la tension soudaine de Baldassario et le dévisagea à travers ses yeux embrumés. Elle distingua dans son expression, l’ombre froide qui dissimulait un personnage trouble, inquiétant et fascinant.

Pour la jeune et romantique Andalouse, le mystère était un aphrodisiaque puissant, dont la trame secrète de la vie de son amant de Toscane semblait être imprégnée.    

- Les Médicis organisent un bal ce soir. Je dois m’y rendre et j’aimerais que tu m’accompagnes, fit Baldassario brisant le fil de leurs pensées intimes respectives.

-  Je ne sais pas comment tu fais pour supporter ces mondanités pompeuses d’un autre âge, répondit Altagracia.

- Essentiellement par obligations professionnelles.

- Bien sûr, dit-elle avec un petit sourire en coin, se demandant quelle était la nature réelle de ses obligations.     

Baldassario regarda la jeune femme s’éloigner sachant qu’elle disparaitrait surement avant le déjeuner et se demandait quand il la reverrait. Il la savait intelligente, extrêmement intuitive et peut-être même un peu sorcière avec le sang de gitane qui coulait dans ses veines. Son intimité grandissante avec elle représentait une menace pour ses activités occultes, mais sa présence épisodique lui était devenue indispensable. Aussi indispensable que l’exercice périlleux auquel il se livrerait encore ce soir.

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