Interview de Shérif Karama
Médecin psychiatre
Université McGill. Montréal, Canada

Le docteur Karama est chercheur en neurosciences.  Il se spécialise en neuroimagerie par résonance magnétique.  Dans les dernières années, il a publié plusieurs articles dans des revues spécialisées avec comité de pairs incluant des articles sur les corrélats neurobiologiques des émotions et des différences individuelles en habiletés cognitives.

 

Propos recueillis le 19 novembre 2009.


Quelle est la définition scientifique d'une émotion ?
Il y a plusieurs définitions des émotions et les chercheurs eux-mêmes ne s’entendent pas tous sur le sujet.

Au 20ième siècle le chercheur Paul Ekman a considéré que les expressions faciales communes aux peuples de différentes cultures représentaient des émotions discrètes (au sens mathématique du terme), à savoir des composantes isolées. A partir de cette façon de voir, plusieurs chercheurs ont essayé de trouver les marqueurs physiologiques de ces émotions discrètes. À ce jour on n’a pas trouvé de marqueurs permettant de discriminer les émotions entre elles. Ceci a amené une nouvelle façon de voir basée sur des approches dimensionnelles avec, par exemple, les dimensions de l’excitation et de la valence (positive et négative). Ces approches proposent que les émotions ne sont pas des entités discrètes mais plutôt placées sur un continuum. Ceci dit, les choses ne semblent pas être aussi simples car des mêmes niveaux sur ces 2 échelles peuvent correspondre à des émotions différentes et elles sont souvent influencées par l’interprétation cognitive que la personne en fait. Bref, la définition des émotions n’est pas claire.

Ce que la plupart considèrent, c’est que l’émotion doit découler nécessairement d’une stimulation endogène ou exogène. Ce stimulus est interprété ou traité pour savoir s’il correspond à quelque chose de positif ou de négatif. Ce traitement donne suite à une réaction physiologique et à une réponse comportementale.

Pour brouiller encore davantage les cartes, le psychologue William James s’est dit « On ne court pas quand on voit un ours parce que l’on a peur. On a peur parce que l’on court. »  C'est-à-dire que c’est le fait de courir qui entraine la prise de conscience de la peur. Il s’agit d’une hypothèse bien sûr...

L’étude des émotions est à un stade embryonnaire un peu peut-être à cause de la façon de voir de Skinner (première moitié du 20ième siècle) qui a développé le conditionnement opérant où les seules choses observables sont « intéressantes à étudier ».  Ceci a fait en sorte que les émotions qui sont en partie du domaine du subjectif ont été considérées comme étant non scientifiquement étudiables. Joseph Ledoux, avec ses études méticuleuses sur la réaction de peur, a largement contribué à ramener les émotions au premier plan.  Aussi, avec l’imagerie on est capable d’observer plus ou moins objectivement des phénomènes de nature émotionnelle.

Les émotions créent-elles des substances physiques particulières et spécifiques à chacune d'elles ?
En assumant que des émotions particulières existent, on n’a pas encore identifié de marqueurs physiologiques propres à celles-ci.

Les larmes peuvent-elles conserver la mémoire des émotions qui les provoquent ?
Cela nécessite retenir une définition particulière des émotions (voir la définition des émotions). Sur la base des émotions discrètes (en assumant que de telles choses existent), supposons que les larmes contiennent un amalgame de composantes biochimiques émises lors de situations émotionnelles, il n’est pas sûr que pour un individu donné un amalgame de composantes neurochimiques soit le même que pour un autre individu qui ressentirait la même émotion. Je tiens à préciser que nous sommes vraiment au niveau de la spéculation ayant peu de fondement scientifique mais si on se prête au jeu, on pourrait dire que même si on était capable de prendre la « décoction » d’un individu donné et d’en faire « absorber » le contenu à quelqu’un d’autre, il serait loin d’être sûr que la seconde personne ressente la même chose que la première car son système nerveux est différent.

Peut-on imaginer consommer des larmes pour en vivre les émotions qui les ont provoquées ?
On peut imaginer bien des choses. On pourra peut être extraire des composantes des larmes, mais il n’y a rien de clair pour le moment.  En fait, il n’y a aucune donnée scientifique qui suggère que cela soit possible ou même plausible.

Peut-on conserver/enregistrer des émotions sous une forme physique ?
Peut-être un jour mais il n’y a rien, pour le moment, qui puisse suggérer que l’on puisse le faire.

Existe-t-il une zone du cerveau particulière qui traite les émotions ?
Pas vraiment (du moins pas dans le sens d’une seule zone bien identifiée). Il y a plusieurs structures dans le cerveau qui sont impliquées dans les émotions (corticale, limbique, tronc cérébrale, amygdales temporales, etc).   Souvent, on fait référence au système dit « limbique » comme étant une série de régions claires impliquées dans les émotions.  Cette notion est remise en question.

Des émotions provoquées artificiellement ont-elles la même valeur / signature cérébrale que des émotions nées d'une expérience réelle ?
Personne ne le sait. Il y a des régions que l’on peut stimuler (à l’aide d’électrodes) chez les chats et qui les amènent à manifester différentes réactions (rage, tendresse, etc.). Il y a aussi des foyers épileptiques chez l’homme qui, lorsqu’ils  déchargent, induisent des réactions complexes qui simulent des émotions intenses. L’induction artificielle en mettant des électrodes chez l’homme pour induire une réaction cérébrale distribuée qui serait identique à celle qui est induite par des stimuli externes (ou internes), est peut-être possible mais sans certitudes.

Peut-on envisager la consommation / production de produits destinés à agir sur le psychisme qui seraient considéré comme cosmétiques ?
Oui, comme par exemple les antidépresseurs ou le ritalin pour traiter l’hyperactivité chez l’enfant.

Des produits pharmaceutiques sont-ils conçus pour provoquer des émotions ?
Ils ne sont généralement pas conçus spécifiquement dans le but de « provoquer » des émotions spécifiques, mais la consommation de certains produits peut quelques fois en provoquer.   Il y a certains produits qui peuvent provoquer des états de panique, par exemple.

Utilise-t-on des substances humaines dans la fabrication de produits pharmaceutiques ?

Parfois.

Chercher à vivre les émotions vécues par d'autres est-il une pathologie existante?
Il n’y a rien dans le DSM-IV-TR (qui est le manuel diagnostique nord américain) qui  cadre bien avec ça.

Peut-on vivre sans émotions ?
Ça dépend de ce qu’on entend par « vivre »…