Philosophie
Interview d'Olivier Mathieu
Candidat au doctorat en philosophie
Université McGill. Montréal, Canada.
BA en Philosophie, MA en philosophie (Université de Montréal)
Domaines de spécialisation et de compétence: Esthétique et philosophie de l'art; normativité et subjectivité; Histoire de la philosophie (la philosophie européenne 18e, 19e, 20e), Philosophie continentale.
Titre de la thèse : Le (s) sens de la création artistique
Fondateur et organisateur de "Montreal Reflections on Art and Aesthetics Workshop" (MRAAW)
Membre à temps partiel du corps professoral de l'Université de Montréal (Philosophie)
Propos recueillis le 2 décembre 2009
Quelle est la place des émotions en philosophie ?
Historiquement, en philosophie, on parle de passions plutôt que d’émotions. On pourrait expliquer la différence d’un point de vue étymologique et suggérer qu’une émotion raconte une disposition affective à travers laquelle le sujet est amené à agir, alors que le concept de passion (avec sa racine dans le mot pathos) est un ressentir, un affect qui s’impose de l’extérieur, mais qui n’engage pas nécessairement à une action. Mais il y a en fait une pléthore de définitions. Une articulation permettant un récit unifié est de considérer que la plupart des philosophes sont soit pour ou contre le rôle des passions.
Avec Platon, les passions relèvent du corps et de la réalité périssable, toujours un peu en danger et vouées à ne plus être. Pour lui les passions relèvent du coté faible de l’homme et le poussent à l’action sans raison, sans savoir. Du coup, pour le platonisme, les passions sont des mouvements de l’esprit qu’il faut taire afin de n’entendre que la seule voix de la raison, laquelle seule sait ce qu’il faut faire. Aristote, quant à lui, reconnait une partie sensitive de l’âme qui est vouée à recevoir les émotions. Il leur concède donc un rôle positif dans l’univers de l’agence humaine. Mais, le stoïcisme et la chrétienté gagnant ensuite en popularité, les passions associées aux corps seront à nouveau considérées comme vicieuses.
Le rôle des passions dans l’expérience humaine se trouve réhabilité au siècle des Lumières. Ce siècle, que l’on croit le plus souvent tout entier voué à faire régner la raison, aura néanmoins réussi à penser les passions autrement que comme la simple négation de la dimension rationnelle de l’âme. On note au 18ième siècle, par exemple, que le pouvoir de l’imagination s’élève face à la raison. Une imagination qui va prendre des accents pathétiques avec le naturalisme et l’empirisme anglais. En fait, jusqu’à Kant à la fin du 18ième, les passions ont un rôle très positif. Chez Hume les émotions sont le principe moteur de l’humanité. Puis, d’un point de vue esthétique, on voit naître la question des passions problématiques qui était déjà présentes chez Aristote avec la notion de catharsis (purgation de la crainte et de la pitié) que la tragédie permettait de pacifier en les faisant vivre. Ce problème ressurgit au début 18ième siècle avec, par exemple, la notion du sublime que Boileau ramène à la mode en traduisant l’œuvre de Longin. Le problème du sublime est celui de la grandeur humaine perçue à travers la prise de conscience de sa fragilité et sa petitesse face à l’univers.
C’est dans ce contexte, de passions paradoxales, que Voltaire se sera intéressé aux larmes. Il en offre d’ailleurs une définition dans son dictionnaire, une définition qui fait état des passions parfois paradoxales que les larmes accompagnent. Les larmes reprennent le thème consistant à expliquer un sentiment où à travers la douleur il y a un plaisir. On peut donc dire que le paradoxe des larmes, mais plus généralement les expériences pathétiques paradoxales, fascinent bon nombre de philosophes de l’époque qui essayent de comprendre l’humanité autrement que par les modèles stoïques et scholastiques.
Au 19ième siècle avec la critique idéaliste de Kant et d’Hegel, l’esprit reprend la place qu’il avait avec les stoïques et les passions sont écartées, ou plutôt de nouveau soumises aux exigences du sens et de la vérité : ce qui compte, c’est la manière dont on interprète les émotions. En réaction, Schopenhauer et Nietzsche, réaffirmeront l’engagement pathétique au monde, soit en pensant le ‘monde comme volonté’ ou en insistant sur l’importance de notre rapport sensible au sens. Au 20ième siècle, Derrida abandonnera le langage des passions, mais insistera sur les mêmes thèmes, à savoir, que l’univers du sens se construit à la mesure de notre appropriation du monde, une appropriation qui est faite d’intérêts et de désirs ou, pour le dire autrement, d’une volonté de vivre des passions qui nous conviennent.
On pourrait encore évoquer bon nombre de philosophes français et allemands qui, influencés par les développements de la phénoménologie, auront tenté de penser le rapport structurel entre passions et sens : Bataille, Blanchot, Husserl et Heidegger, pour ne nommer que ceux-là, s’y seront tous intéressé à leur manière.
Aujourd’hui le langage des passions recommence à devenir très populaire, particulièrement dans le domaine moral, mais aussi d’une manière général dans notre rapport au monde. Par exemple dans le cadre de l’historiographie, plusieurs penseurs cherchent à montrer que l’on raconte l’Histoire en fonction des émotions que ses objets suscitent. Ainsi, bien avant d’écrire, l’historien de l’art vivra une réaction émotive face à une œuvre (qui exigeait cet engagement pathétique de la part de son public) qui va influencer sa façon de raconter son histoire.
Vivre les émotions des autres comme ultime vie par procuration déconnectée du réel ?
Le fait de vivre les émotions des autres pose la question de la sympathie, analysée notamment par Hume et Adam Smith. Pour faire bref, la sympathie correspond à une sorte de contagion des émotions, une contagion véhiculée soit par des croyances quant aux dispositions pathétiques qui expliqueraient le comportement dont on est témoin, soit par un effort d’abstraction imaginatif. La sympathie est importante pour Hume et Smith car elle est le fondement naturel sur lequel la vie sociale est possible. Sans elle l’expérience proprement humaine, en ce qu’elle repose sur la vie en société, ne serait tout simplement pas possible La sympathie est un outil pathétique permettant de sortir de soi afin de mieux comprendre l’autre et, à terme, de se réaliser soi-même dans un contexte de contraintes sociales. C’est une belle disposition qui permet de vivre avec et à travers les autres. On pourrait même dire que notre manière de vivre et de comprendre nos émotions se fait à travers ce que nous percevons des passions d’autrui.
Revenons à Nietzsche qui nous dit, dans une certaine mesure, que le réel social de l’être humain est construit pour une large part de manière pathétique. Les constructions langagières que l’on se donne pour vivre ensemble y trouvent leurs premiers fondements selon lui. Exagérant un peu le sens de sa pensée, je dirais que les larmes vécues lors de notre première séparation amoureuse teinte à jamais le sens du mot même de ‘séparation’. C’est une manière d’exprimer cette idée que notre rapport au mot, au langage, se construit à travers les expériences que ces mots accompagnent, et que, ce qui vient en premier, ce sont les larmes et les passions. Les phénoménologues, quant à eux, diront plus ou moins l’inverse, à savoir que le langage va définir le rapport aux émotions. Dans les deux cas, cependant, l’essentiel est de comprendre la détermination dialectique qui joue entre notre besoin de sens et notre réalité pathétique.
En ce qui concerne la capacité pathétique qui peut amener une personne à vouloir vivre ses passions par procuration afin d’échapper au réel, cette capacité qui intéresse vos propres démarches, on peut évoquer l’expérience artistique à titre d’exemple.
L’art en général nous offre l’occasion d’une aventure sympathique, une manière de vivre nos émotions à travers l’organisation pathétique d’une œuvre qui ne répond pas directement de notre activité. Pour le dire simplement, notre expérience de l’art c’est aussi, souvent, une expérience qui vise à se soumettre à un rapport au monde qui n’est pas le nôtre : je ne suis pas Picasso, mais son œuvre m’invite à voir et ressentir le monde à travers ses dispositions pathétiques. C’est une aventure où on peut et peut-être doit se perdre, mais pour mieux revenir. Le retour est programmé dans l’expérience.
Une sympathie où l’on se perdrait complètement chez l’autre relève dans l’expérience humaine d’une disposition maladive qui, dans cette mesure, sort du cadre de la philosophie.
16/02/2010
Reader Comments (3)
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