vendredi
janv.152010

Sociologie

Interview de Gilles Cazabon
Ph. D. Sociologie
HEC Montréal, Canada

Gilles Cazabon est spécialisé en sociologie du travail et en sémiologie de l’économie contemporaine. Récipiendaire du « Prix pour l’excellence en pédagogie décerné à un chargé de cours, un attaché d’enseignement ou un chargé de formation », HEC Montréal.
Auteur de nombreux articles, dont « Au temps des ruptures : l’art, la science et la nouvelle carte du savoir », Éducation et francophonie et « L’interpellation. Sur les rapports entre sociologie et sémiotique », en collaboration avec André Turmel, Sociologie et sociétés. Comédien, membre de l’Union des artistes (UDA)


Propos recueillis le 14 janvier 2010

 

Assiste-t-on à une disparition des émotions dans les sociétés modernes ?
Jean Duceppe, l’un des plus grands comédiens que le Québec a connu, avait assurément compris que le mot « émotion » signifie « mettre en mouvement » (du latin « emovere ») et que tout mouvement implique un changement. Dès 1973, alors qu’il fonde sa compagnie de théâtre et qu’il s’installe à la Place des Arts, et jusqu’à son décès en 1990, il n’a eu de cesse de répéter : « il faut que le théâtre soit la fête du grand public. Je veux le faire rire ou le faire pleurer; je veux réussir à l'atteindre, à le toucher, comme dans la vie. » Ces quelques mots résument sa volonté de créer et de mettre en mouvement un théâtre d'émotion et d'identification, un véritable miroir dans lequel les spectateurs peuvent se reconnaître (il s’agit là d’ailleurs de la mission de cette entreprise). En 2010, la Compagnie Jean Duceppe entreprend sa 38e saison et le public est toujours au rendez-vous. Disparue de nos sociétés modernes l’émotion? Bien sûr que non.

Cela dit, les émotions, en tant que références morales et sociales, ne sont probablement pas autant valorisées ou appréciées en entreprise (bien qu’il soit essentiel de nuancer : tout dépend du type d’entreprise) qu’elles ne le sont dans d’autres contextes. Pour un comédien par exemple, l’émotion est un vecteur important dans la quête de son personnage. Les spectateurs qui le verront jouer sur scène vivront aussi des émotions qui se traduiront de diverses façons : rires, soupirs, larmes, etc.  

D’autre part, la question « Assiste-t-on à une disparition des émotions dans les sociétés modernes? » invite à une comparaison avec les sociétés primitives. Ainsi, les émotions prévaudraient à l’origine (les sociétés primitives) tandis que le progrès (la modernité, les sociétés modernes et utilitaristes) tendrait à les évacuer, du moins selon la thèse culturaliste défendue entre autres par l’anthropologue Marshall Sahlins. De son côté, la sociologie s’est longtemps désintéressée de l’émotion en tant qu’objet de recherche (elle y est revenue il y a une vingtaine d’années). Le monde du travail est la scène de la production d’émotions diverses : crainte d’un accident, angoisse à l’idée de perdre son emploi, satisfaction du travail bien fait, colère devant une injustice, plaisir lié à une promotion. On a pourtant longtemps considéré qu’il était possible de laisser nos émotions à la porte des entreprises si bien qu’on s’est presque exclusivement intéressé aux rapports de production et à l’organisation du travail.

Bien entendu, l’émotion naît aussi dans bien d’autres circonstances : maladies (et l’impuissance à combattre certaines d’entre elles), catastrophes (le tsunami de 2004 au Sri Lanka et en Indonésie, l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans en 2005), tueries (Polytechnique en 1989, Columbine en 1999) ou, sur une note plus agréable, le « coup de foudre », prélude au sentiment amoureux. C’est pourquoi l’étude des émotions, comme bien d’autres objets de la sociologie, a tout à gagner à s’inscrire dans une perspective multidisciplinaire afin d’être mieux cernée et mise en lumière. Car l’émotion est un sujet et un objet de nature polysémique.

Vivre les émotions des autres comme ultime vie par procuration déconnectée du réel ?
Cette déconnection du réel (façon de « fermer l’interrupteur » en quelque sorte) est, dans notre désir même de fuir le réel et de vivre des émotions par procuration, une stratégie de survie. Comme si, en tant qu’êtres humains, nous avions compris, même inconsciemment, que le réel a de moins en moins de sens du fait même d’une surcharge de sens. Dans les sociétés occidentales particulièrement, le réel parle de progrès et s’exprime par des contraintes de toutes sortes. Le discours du réel vise semble-t-il à combler tous les désirs. Mais en réalité, il entretient les désirs et l’insatisfaction. Sa logique est celle de la surenchère et de la dispersion du sens. Ce réel dont il est question ici est le produit des sociétés industrialisées et post-industrialisées (les sociétés du savoir), gouvernées non plus par les élus mais par les technocrates qui forment désormais ce qu’on appelle une noocratie (soit le savoir technique et technologique, complexe, organisé en pouvoir oligarchique, fermé sur lui-même, par la minorité qui le détient), essentiellement coercitive, dominatrice et intimidante. On sait que le savoir c’est du pouvoir. Dans sa célèbre sentence, Lord Acton, plus lucide que pessimiste, écrivait : « Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument ». On oublie trop souvent que le savoir et le pouvoir s’accompagnent pourtant de grandes responsabilités.

En ce qui a trait à la première partie de la question, soit « Vivre les émotions des autres comme ultime vie par procuration », est-ce à dire qu’aujourd’hui nous éprouvons des difficultés à vivre notre propre vie et, surtout, à lui donner du sens ?  Sans doute et cela est lié à divers facteurs, dont l’hyperconditonnement à consommer, la télévision-spectacle (les téléréalités, les guerres en direct, etc.), l’Internet.  Nous sommes littéralement bombardés d’information devenue elle-même spectacle et il est de plus en plus difficile d’en faire le tri, de comparer et d’en saisir le sens.

Mais de là à dire qu’il s’agit de l’ultime vie, ce serait sous-estimer l’étonnante capacité des humains à se surprendre eux-mêmes dans leur quête identitaire, à inventer et à se réinventer. Le regard que nous portons sur les autres ne nous empêche donc pas d’agir sur notre propre situation. Il faut du temps, mais nous y parvenons, bien qu’il soit difficile de demeurer optimiste quand la situation semble désespérée. Heureusement, les pratiques quotidiennes échappent toujours largement aux contraintes rationnelles.

L'expression des émotions et des larmes est-elle perçue différemment selon les cultures ?
Les émotions sont-elles naturelles ou culturelles? Pour Darwin par exemple, certaines émotions (joie, tristesse, colère, peur) sont universelles. Aujourd’hui, des anthropologues font toutefois l’hypothèse de la relativité culturelle des émotions. Celles-ci ne seraient donc pas exclusivement instinctives mais seraient aussi acquises et exprimées dans un cadre d’appartenance culturelle et dépendraient de normes sociales.

Le théâtre servira ici d’exemple. Dans les pays occidentaux, le public applaudit à la suite d’une représentation qui a su lui plaire. Par contre, dans certains pays asiatiques, le public siffle. Est-ce parce que la représentation lui a déplu. Au contraire! Deux plaisirs semblables, mais deux émotions exprimées différemment. Le mot « perçue », dans la question, renvoie donc à en même temps à un cadre culturel spécifique et à un phénomène psychologique qui nous relie au monde sensible par l'intermédiaire de nos sens qui, eux, perçoivent.

La perception implique un jugement spontané qui est souvent source de préjugés. Si ce sont les sens qui jugent, alors la position rationnelle est absente ou, pour être plus précis, refusée. Une femme pleure-t-elle plus spontanément qu’un homme? Pleure-t-elle parce qu’elle est plus sensible? En terme de préjugé, ce qui pourrait être sous-entendu ici quand on plonge cet exemple dans un contexte professionnel, c’est que la femme, parce qu’elle serait supposément trop sensible, ne serait pas en mesure de supporter la pression et qu’on ne pourrait donc lui confier un poste stratégique. Répondre spontanément à ces questions peut donc aisément mener à des dérives discriminatoires.

L'expression des émotions est-elle valorisée dans la société occidentale ?
Cette question est intimement liée à la première. Une société moderne est-elle exclusivement une société occidentale ? Assurément pas. Le Japon est moderne. La Chine se modernise à la vitesse grand V. L’inde également. D’autre part, est-ce à dire que ce qui n’est pas moderne est archaïque ? Ce n’est pas si simple.

Du point de vue de la philosophie, la modernité est ce projet visant à imposer la raison comme norme sociale. Déjà, en son temps, Descartes prônait la raison. Dans ses travaux, le sociologue Max Weber traitait des divers mobiles de l’action humaine en précisant que ce sur quoi reposent les sociétés modernes est l’action rationnelle en finalité, c’est-à-dire cette action où une personne ou un groupe détermine rationnellement à la fois les moyens et les buts de son action. Par exemple, un chef d'entreprise efficace agit surtout en fonction de ce type de rationalité et les conséquences morales de ses actes ne sont pas prioritaires (congédier des employés entre autres). Seule importe l'efficacité, déterminée rationnellement, des actions. Dans cette mesure, il semblerait plausible que les sociétés modernes considèrent comme suspecte toute action commise sous le coup d'une émotion. Ce qui prime, c’est la règle impersonnelle et les procédures. Les émotions vécues par les employés congédiés sont alors considérées comme anecdotiques, vite oubliées afin de passer à autre chose.

Ce qui est préoccupant, c’est moins la non-valorisation des émotions que l’égoïsme (voire l’égocentrisme) qui tend à devenir la norme dans nos sociétés modernes. En 2004, à l'émission radiophonique Indicatif Présent sur les ondes de Radio-Canada, un concours demandait aux auditeurs de nommer l'époque actuelle. Parmi les nombreuses réponses, le jury a choisi la gagnante : Ego.com. Est-il besoin de commenter, sinon pour constater que nous sommes passés du « nous » au « je ». Et qui plus est, un « je » virtuel. De plus, nous vivons à une époque où de nombreuses entreprises tentent de prendre le contrôle de l’imaginaire des personnes, dans une sorte de colonisation de l’esprit, visant à faire de chacun de nous des relais parfaits de la croissance économique.

Pour conclure sur les émotions, disons tout de même qu’aujourd'hui, les travaux de recherches (en sciences cognitives entre autres) nous rappellent que la relation entre l'émotion, la pensée et le corps représentent un tout inséparable chez l'être humain.

Reader Comments (3)

Excellente interview. Gilles Cazabon est particulièrement intéréssant à lire. Néanmoins, je suis attristé qu'une fois de plus sur ce site précurseur d'une nouvelle approche média, il soit "oublié" que la personne dans sa globalité n'est pas seulement: émotion, corps et pensée!
Enfin..patience.

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